Nicolas Pourailly, Directeur de l'Impact chez Belco - Crédit photo : Billerot Clément @clementblt
Nicolas Pourailly, Directeur de l’Impact chez Belco – Crédit photo : Billerot Clément @clementblt

Quel café boire à l’heure du dérèglement climatique ?

Nicolas Pourailly est Directeur de l’Impact chez Belco, sourceur de cafés verts. Après de nombreuses expériences dans le café de spécialité, du Pérou jusqu’à la Norvège, Nicolas a pour mission de standardiser la transparence des cafés de spécialité avec de nouveaux indicateurs.

Le but ? Montrer facilement comment le café est produit et quel est son impact social et environnemental, pour aller au-delà du score SCA, qui ne considère que la qualité du café vert et de la tasse.

L’enjeu est important, puisqu’il questionne, en fond, la capacité de la filière du café de spécialité à s’adapter notamment aux impacts environnementaux qu’elle produit et subit simultanément. 

En attendant ces indicateurs, j’ai voulu savoir quel était l’impact de la consommation de café dans le réchauffement climatique et quel café il valait mieux boire pour la planète.

Salut Nicolas ! Comment produire du café contribue au réchauffement climatique ?

Des études le montrent bien. On peut déjà dire que, globalement, l’agriculture représente 20 % des émissions de CO₂, et la déforestation 10 % de ces émissions. On a donc environ 30 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre qui proviennent de l’agriculture. 

Une étude de Poore et Nemecek, qui date de 2018, montre que le café est la 6ᵉ matière agricole la plus émissive, après avoir analysé les cycles de vie et l’impact environnemental de plusieurs fermes caféières.

Ces chercheurs ont permis de calculer une moyenne de l’impact environnemental d’un paquet de café : 1 kg de café émet 17 kg de CO₂, de la ferme au paquet torréfié.

Un des premiers faits marquants de cette étude est de voir que le transport ne représente que 3 % de ces émissions. La grande majorité des émissions de la chaîne de valeur du café se fait à la ferme.

Pourtant, le transport est souvent le 1ᵉʳ argument avancé contre le café.

Comme beaucoup de gens, j’étais moi-même persuadé que le transport était responsable de la majorité des émissions de café ! La distance entre la production de café et sa consommation, ça reste un enjeu, mais ce n’est pas forcément la priorité.

Si on a travaillé avec Belco sur le transport à la voile, c’est parce que les fermes avec lesquelles on travaille émettent beaucoup moins et sont plus responsables que la moyenne. Leur part d’émissions liée au transport est donc plus élevée, autour de 10 %.

Le transport à la voile permet par ailleurs d’éviter d’autres émissions (oxydes d’azote, de souffre) affectant la qualité des eaux et de l’air, au-delà du seul réchauffement climatique.

Mais, à l’échelle globale, sur le CO₂, il est clair qu’il vaut mieux regarder du côté des pratiques agricoles que du transport. C’est toujours dans les zones de production que la majorité des émissions de gaz à effet de serre est faite. 

Finca La Leona, Colombie. Un modèle de ferme en agroforesterie
Finca La Leona, Colombie. Un modèle de ferme en agroforesterie

À l’inverse, quel est l’impact des émissions de CO₂ dans les zones de production ?

Beaucoup de données sur ce sujet sont présentes dans le dernier rapport du GIEC. Dedans, il est toujours question d’agroforesterie pour limiter l’impact du réchauffement climatique. Ce qui est montré aussi, c’est que les surfaces de production de l’arabica ne font que réduire.

Une équipe de chercheurs, dans une étude publiée dans PlosOne, estime qu’en 2050, c’est 50 % de surface de production d’arabica qui aura disparu. Alors c’est une moyenne, d’ici là, il y a des endroits où cette surface va augmenter, d’autres où celle-ci va disparaître. 

Sur le court terme, les résultats sont assez divers, mais à moyen et long terme, l’impact est toujours mauvais. Au fond, c’est tout le métabolisme des arbres qui est perturbé.

50 % de surface perdue dans 28 ans, c’est juste monstrueux, sachant que la demande en café augmente de 5 % par an. On va avoir une crise de la demande, et des coûts qui vont exploser.

Personnellement, je doute que le café soit encore bu comme il l’est aujourd’hui d’ici à 10 ou 15 ans. Boire 3 espressos dans la matinée, dont 1 que tu ne finis pas, ce sera terminé. 

Y a-t-il une différence d’impact et d’effet entre le café de commodité et le café de spécialité ?

Effectivement, c’est un peu différent pour le café de spécialité. Les systèmes agricoles des fermes qui produisent du café de spécialité peuvent être un peu plus résilients, et moins impactants sur l’environnement.

Mais, attention à ça, parce qu’on a l’impression que le café de spécialité, c’est toujours mieux. Comme c’est bon, on a aussi souvent le sentiment que c’est bien fait. Pas forcément !

Si, toi et moi, on achète une parcelle de 5 hectares au Panama, avec un sol incroyable, qu’on déboise pour planter une variété comme du Gesha, on pourrait sortir des tasses incroyables. Pourtant, le café proviendra de la déforestation. La tasse, ce n’est pas un indicateur absolu de durabilité.

Ce qui est vrai, c’est qu’on trouve beaucoup plus de modèles vertueux chez les fermes qui produisent du café de spécialité. Notamment si elles produisent dans un système agroforestier. 

Qu’apporte un système agroforestier dans le contexte du réchauffement climatique ?

Produire en agroforesterie peut permettre une température de 5 à 7 degrés de moins que dans une ferme hors ce système. Tu vas avoir des sols plus riches, plus à même de stocker l’eau, d’éviter l’érosion, les sécheresses, etc. 

Mais, à l’inverse, tu as des fermes sur lesquelles le réchauffement climatique induit plus de pluie, d’humidité. Des maladies telles que la rouille du caféier peuvent se développer plus facilement. 

Attention donc là-dessus, l’agroforesterie, c’est top pour de nombreuses raisons, sans même parler de la biodiversité. Mais, si le phénomène de réchauffement est global, ses effets sont locaux. 

La réponse à ces changements ne peut que s’adapter au contexte local… Ajouter des arbres sur une ferme n’est pas toujours la solution.

Nicolas Pourailly, Belco
Nicolas Pourailly, Directeur de l’Impact chez Belco – Crédit photo : Billerot Clément @clementblt

Comment une ferme, qui produit peut-être à perte et avec des coûts de production qui explosent, peut s’adapter à cette situation ?

C’est là que nous, on a un rôle à jouer, je pense, avec des équipes sur le terrain, du côté des pays producteurs. Nos diagnostics doivent aider les fermes à s’adapter au changement climatique. En favorisant le développement de l’agroforesterie, ou autre chose si c’est ce qu’il faut.

Plus vite on permet aux fermes de calmer le cercle vicieux, et mieux ce sera pour les producteurs et le futur.

Pour cela, nous devons valoriser au maximum les pratiques agricoles durables des producteurs afin de ramener plus de valeur ajoutée à l’origine et, par exemple, financer des transitions agricoles. 

Aujourd’hui, est-ce que le seul critère “café de spécialité” est suffisant ? 

D’une manière générale, c’est sûrement mieux d’acheter du café de spécialité. Mais, en effet, le seul critère de café de spécialité n’est peut-être pas suffisant.

La définition du café de spécialité, c’est une définition avant tout qualitative. On regarde la qualité du grain vert, puis la qualité en tasse. Si ton café obtient un score suffisant, il est considéré comme un café de spécialité. On se base finalement sur un indicateur unique.

Cette qualité, elle a une vraie valeur, c’est le savoir-faire du producteur. Mais, je pense vraiment qu’il faut aujourd’hui lui ajouter des indices de traçabilité, des indicateurs d’impacts environnementaux et sociaux.

Par exemple, le score carbone est représentatif des pratiques de la ferme. Il montre assez explicitement qu’une ferme en monoculture conventionnelle émet beaucoup plus de carbone qu’une ferme en agroforesterie.

Un autre indicateur pourrait être la répartition de la valeur sur toute la chaîne. Pour savoir où va l’argent, du producteur à la tasse que tu bois. Après, on peut aller plus loin et s’assurer qu’une fois le producteur bien payé, celui-ci paye aussi correctement ses employés.

Est-ce que les labels n’ont pas un rôle à jouer pour simplifier cette lecture ?

Je pense que les labels ne sont pas forcément mauvais, mais qu’ils sont assez limités. Tu peux être bio en monoculture intensive.

Mon souhait, ce n’est pas de tout labelliser, mais d’apporter des indicateurs assez clairs pour comprendre, et avoir une vision plus large de la ferme et de ses pratiques. Si la ferme émet du CO₂, mais qu’elle en stocke plus qu’elle n’émet grâce à ses pratiques agroforestières, alors tu comprends que son impact est bien meilleur qu’une autre ferme sans ces pratiques.

Pour que nos indicateurs soient crédibles, on va s’appuyer sur des spécialistes, comme les chercheurs du CIRAD. Et, si tu veux avoir accès aux données, aux études, tout sera disponible, même si le rapport fait 90 pages. Le maître mot est transparence, avec le contexte qui permet la compréhension de l’indicateur transmis.

Ferme Tatmara, Éthiopie. “La plus belle ferme caféière que j’ai pu visiter”, Nicolas.

Si je consomme déjà du café de spécialité, vers quel café je me tourne ? 

Déjà, il faut savoir que 50 à 80 % de l’impact d’une ferme, c’est l’utilisation d’engrais azotés de synthèse. Produire ces engrais, c’est déjà émettre beaucoup de CO₂, car tu dois brûler du gaz. Puis, quand l’engrais se décompose lors de son utilisation, il émet du protoxyde d’azote. C’est un gaz 300 fois plus réchauffant que le CO₂ ! Donc, moins la ferme utilise d’intrant, mieux c’est évidemment.

Du côté du traitement du café, il y a 2 grands moments qui peuvent produire du gaz à effet de serre quand le producteur fait un café lavé.

Pour commencer, il y a ce que le producteur fait des pulpes de café. Si les pulpes sont laissées telles quelles, sans y toucher, les matières organiques entassées les unes sur les autres se décomposent sans contact avec l’air et produisent du méthane. Le méthane, c’est 25 fois plus réchauffant que le CO₂.

En agitant régulièrement ces pulpes pour les composter, elles émettront majoritairement du CO₂, et le producteur aura récupéré du compost pour sa plantation.

Ensuite, toujours dans le cas d’un café lavé, l’eau qui sert à laver le café contient beaucoup de pulpes. Pour de bonnes raisons, cette eau n’est jamais envoyée directement dans les rivières. Elle est stockée dans des bacs de décantation.

Là encore, comme ces bacs sont remplis d’eau, les matières organiques qui se décomposent sans contact avec l’air produisent du méthane. Cette émission permet d’éviter d’autres impacts environnementaux, notamment dans le cas des eaux de fermentation : une forte destruction des milieux aquatiques qui recevraient ces eaux de lavage sans traitement.

On touche du doigt un sujet sensible : on ne peut pas vraiment regarder qu’un seul indicateur d’impact environnemental et souvent améliorer l’un, c’est possiblement détériorer l’autre. À l’occasion, on pourra parler d’Analyse de Cycle de Vie et des limites planétaires !

Comme on choisira toujours de décanter les eaux de lavage, on peut imaginer créer de petits méthaniseurs locaux pour valoriser cette émission en énergie. C’est ce qu’on a mis en place chez certains producteurs au Brésil, avec FAF, par exemple .

Et donc, si je veux acheter un café de spécialité le moins impactant possible ?

C’est un café en agroforesterie ou même mieux, un café de forêt comme on en source en Éthiopie : avec une canopée qui stocke massivement du CO₂, sans intrant, sans irrigation, sans mécanisation, et en process naturel

Là t’es vraiment pas mal, sur tous les impacts environnementaux, même au-delà du CO₂, et en plus, t’es pas prêt d’être déçu par la tasse !