Crédit photo : Fabrice Leseigneur

Dans l’objectif de Fabrice Leseigneur, photographe – À l’origine, épisode 8

Depuis leur rencontre en 2015, le photographe et vidéaste Fabrice Leseigneur accompagne Christophe pour documenter chacun des voyages de sourcing de Terres de Café.

Le premier voyage de Fabrice, c’est l’Éthiopie, et même plus précisément le Wallaga et ses forêts, pour la sortie du livre Culture Café, écrit par Christophe aux éditions La Martinière.

Fabrice découvre donc les forêts éthiopiennes en bonne compagnie, avec Christophe et Jacques Chambrillon dont il fait aussi la rencontre à cette occasion. Fabrice doit rendre en image la beauté des forêts caféières, sans s’être imaginé qu’une passion pour le café naîtrait de ce voyage.

Ensemble, Fabrice, Christophe et Jacques racontent leurs souvenirs au cœur des forêts et témoignent, surtout, de leur volonté de rendre hommage à ceux qui font le café de spécialité, dans les pays producteurs, bien loin des clichés de carte postale.

Quand Fabrice Leseigneur découvre le café de spécialité en Éthiopie

Christophe : “En général, on arrive, on ne se connaît pas bien. Quand on se dit au revoir, ils demandent si la prochaine fois, Fabrice sera aussi du voyage parce qu’on s’est bien marrés, parce qu’on a discuté. Fabrice a un grand talent, et si on fait tout ensemble depuis maintenant sept ans, c’est aussi pour ça. Lui, il vient plutôt du vin et il aime le café. Il a découvert le café avec Terres de Café, avec moi. Il a découvert l’origine avec moi et il adore ça. Voilà, quand je lui dis qu’on fait un voyage, en général, il est disponible quoi”

“Alors, j’ai rencontré Fabrice Leseigneur, qui est photographe et réalisateur, autour d’un projet de livre qu’on a fait avec La Martinière. Et c’est Antoine Cam, l’éditeur à l’époque, qui m’avait contacté pour faire un livre sur le café de spécialité, qui m’a présenté Fabrice. Et, donc Fabrice travaillait beaucoup dans le milieu du vin, ça paraissait cohérent à Antoine Cam de me le présenter. Ils avaient fait un livre ou deux ensemble déjà. Apparemment, ça s’était bien passé. Voilà, donc il est venu. J’ai vu arriver Fabrice dans notre arrière-boutique des Blancs-Manteaux. Il m’a sorti deux ou trois conneries, m’a fait rigoler et puis voilà, c’était parti.”

“Le premier voyage, je me souviens vraiment… On s’est dits “on fait un documentaire” en fait, donc on ne savait pas du tout qui on allait rencontrer, comment… La totale impro. Et Fabrice, il va pas être d’accord, mais moi, je le dis, c’est un angoissé et il veut savoir. C’est normal, après il est bon, après il en redemande dans l’impro, il est capable de faire des choses incroyables, parfois même, il m’étonne, il en a jamais assez et moi je n’en peux plus. Et lui il continue. Moi j’adore ça chez Fabrice.”

Fabrice Leseigneur : “Ah ben je pensais tout connaître du café, absolument comme on pense tout connaître du thé ou du vin et finalement, donc absolument rien puisqu’en fait le café ne pousse pas dans les sachets dans lequel on l’achète. C’est très complexe. J’ai découvert un monde assez fou par l’Éthiopie. Donc déjà une immersion en pays producteur. Et, quitte à aller dans un pays producteur pour la première fois, aller en Éthiopie, c’était quand même un vrai cadeau. Dans le Wallaga. Deuxième cadeau. De découvrir un pays fou, des gens fous, et puis ce café, les arbres, les cerises. Tout un univers foncièrement nouveau pour moi.”

“Pour louper des photos en Éthiopie, il faut prendre son élan. Tout est magnifique. Les gens sont magnifiques, les paysages sont grandioses. Et puis on arrive aussi… comme on est en altitude, on a une espèce de douceur et il y a certains coins avec des grands résineux, des acacias, on pourrait être en dans les Alpes, en Suisse ou en Italie. Enfin, je veux dire, c’est complètement dingue.”

“Mon premier réveil, je dormais avec Jacques à côté de lui sur une espèce de petite toile par terre dans dans la ferme et réveillé par les hyènes dans la rue qui venaient disputer aux chiens les quelques poubelles qu’il pouvait y avoir dans cette espèce de petite rue devant la ferme.”

“Moi, ce qui me rendait fou, c’était ces odeurs. Parce que foncièrement, quand on est près des forêts, c’est comme un poumon. Il y a tous ces échanges entre la température de l’air, de la terre.. L’immersion, comme ça, elle est prégnante. On se prend un paquet d’odeurs du sol qui se réchauffe. Et ça, c’est assez dingue. Même hors forêts, partout. La terre, elle est déjà d’une couleur formidable. Mais ce sont toutes les odeurs qui sont incroyables.”

Jacques Chambrillon : “On se prend toujours une claque en Éthiopie sur les odeurs, les épices, la lumière, et donc la photo… Il n’y a pas les odeurs, mais il y a quand même cette lumière qui vient, qui vient nous chatouiller, qui rappelle tout ça”.

Au trou en Éthiopie ?

Fabrice Leseigneur : “Alors, on ne filmait pas. À l’époque, c’était un reportage pour le livre, donc ce n’était que de la photo. Et, puis moi j’ai dû faire le malin en haut d’un 4×4 parce que je trouvais tout joli. Donc je photographiais. Et, puis il y a les militaires aux checkpoints, ça ne leur a pas plu du tout. On s’était fait rattraper par un petit taxi moto avec un militaire à l’arrière, un jeune garçon. Je pense qu’il avait à peine 18 ans. Il nous a arrêtés comme dans un film. En travers, il monte à l’arrière avec une kalach. “Bonjour. Caméras, caméras, caméras, caméras”. Tout le monde tend son téléphone.”

“Il avait bien vu que moi, j’avais un sac un petit peu différent des autres. Et puis il y avait ma caméra dedans. En tout cas, la caméra appareil photo qu’il s’est empressé de mettre à son cou. Voilà donc mon Leica auquel je tiens par-dessus tout au cou de ce type-là, qui me regardait bizarrement avec ces yeux pleins de kat et sa kalachnikov. Et on a fait demi-tour. Et puis nous sommes allés voir son chef pour nous expliquer sur notre présence et ce qu’on faisait là et pourquoi les photos.”

“Voilà, je montrais à l’arrière le petit écran avec les photos en expliquant “coffee markets, coffee process, coffee, coffee, coffee”. Je vois dans la réflexion de mon petit lecteur à l’arrière que le type ne regarde absolument aucune des photos que je lui montre et me regarde, moi, détectant un petit peu le langage non verbal, le petit tressaillement, l’hésitation ou la goutte de sueur qui va perler, le côté un petit peu nerveux du bonhomme. Et à un moment, je me dis en fait, il se fout de voir les photos, il veut juste voir si je tiens la route, et si on n’était pas là en tant que espion”.

Christophe : ” Entre-temps, Jacques me disait quand même si ça tourne mal, on va passer une semaine au trou et au trou en Éthiopie, vaut mieux pas y aller. Et je voyais Jacques qui devenait livide. Le temps passait et puis lui, on le voit revenir.”

Fabrice Leseigneur : “J’arrive à la fin et je lui dis “no more coffee, beer”. La veille, on nous avait fait un petit méchoui. Le type était allé acheter une quantité invraisemblable de bière, donc on avait un petit peu picolé, donc je montrais tous les cadavres et tout. Alors, les types commencent à venir à regarder. Ça les intéressait plus que le café. Et là, je vois sous la manche… C’est véridique. Je vois sous la manche d’un des militaires, une espèce de petit bracelet marqué Arsenal. “Arsenal, football team ?”. Et, là, c’était parti, on était détendu. Il a ouvert son treillis, il m’a montré son t-shirt d’Arsenal. Je ne connais rien au foot ni à Arsenal, mais j’avais reconnu les couleurs. Ça a détendu tout le monde et c’est tout juste s’ils ne sont pas allés chercher un ballon pour qu’on joue ensemble.”

La découverte des forêts caféières avec Jacques Chambrillon

“Jacques, c’est quelqu’un d’absolument formidablement posé, un peu taiseux, au départ, avec moi, il ne savait pas trop. Oui, moi je zébulonnais comme je sais faire. Et puis j’étais excité, surtout par les lumières. J’ai demandé à ce qu’on s’arrête toutes les cinq minutes parce qu’il y avait une belle lumière, un point de vue ou quelque chose. Et il a quand même bien compris que derrière ça, il y avait une volonté farouche de faire de belles images, les plus jolies possibles, et de raconter au plus près moi ce que je découvrais en pleine face du café.”

“Jacques a une connaissance intime des fermes, des variétés, des gens avec lesquels il travaille. C’est quand même une encyclopédie du café en Éthiopie assez incroyable, c’est-à-dire que c’est un sésame et ça a été un guide absolument formidable et j’ai pu apprendre. Ca a été une immersion folle parce que je me suis transformé en éponge, et j’ai tenté de comprendre un petit peu ce qui se passait, indépendamment du fait d’attraper les plus jolies lumières, et puis les caractères, les gens les plus remarquables, c’était de comprendre cette espèce de chose fabuleuse que je découvrais, qui était le café quoi.”

“On a une espèce de quiétude, on se sent bien, on se sent rassuré. Et Jacques me dit “Qu’est ce que tu ressens là ?” Je me souviendrai tout le temps de cette phrase. Il faut le vivre pour le coup. Les sons sont différents, la température est différente, la perception des choses qu’on a est différente et c’est un cadeau. On se dit oui, si dans une autre vie je deviens caféier, pourquoi pas, j’aimerais bien habiter là plutôt que partout ailleurs dans le monde.”

“Alors moi ce que j’aime particulièrement, c’est cueillir les cerises et les goûter. La richesse des cerises quand elles sont à maturité et qu’on les goûte… Ça, c’est une expérience caféière un peu à part, parce que ce ne sont pas des arômes qu’on est habitués à voir, à sentir ou à découvrir. C’est quelque chose d’unique. Il faut être sur place juste au moment des récoltes et goûter soi-même les cerises. Là, c’est énorme. C’est une richesse qu’on ne soupçonne absolument pas. C’est d’une complexité… on peut retrouver ces complexités en tasse, mais les goûter sur les cerises, c’est archibluffant.”

À contrepied des photos de carte postale

“Alors moi, j’ai adoré ça parce qu’il y avait un temps long, c’est-à-dire qu’on se posait et que je pouvais profiter des lumières du soir ou du matin sans frustration ou se dire “”il faut partir et on va dans une autre ferme”. Voilà, cette possibilité d’occuper un lieu assez longtemps, d’avoir finalement les clefs de l’endroit. Et c’est aussi quelque chose qui est très important au niveau de l’humain, avec les gens qui nous accueillent. Parce que là, je ne vais pas parler de fraternité, on ne parle pas la langue, mais les yeux, ça ment rarement. Donc, on voit qu’il y a des choses qui se passent. Si on pouvait se causer avec des mots, ce serait encore plus riche. Finalement, il n’y a pas besoin de beaucoup de ça. Ça, ce temps long, partager des choses avec les gens, cette vie au quotidien, ça, c’était vraiment chouette.”

“Un type, je me souviens, à qui je n’ai rien demandé, qui a fait demi-tour et qui repassait devant moi avec son sac. Il a dû voir un désespoir parce que je n’étais pas prêt. Mais il passe comme ça, il a 70 kilos sur le dos, il a fait demi-tour et il passe devant moi. C’est formidable. J’aurais jamais osé lui demander de refaire le truc, il l’a fait spontanément. L’implication de chacun, c’était formidable.”

Être à la hauteur de ceux qui font le café, à l’origine

“Quand on a une belle tasse de café, on est content. On n’imagine absolument pas, mais absolument pas, la façon dont ça se passe quand on va faire le picking. Donc la récolte, les cerises, ça se fait en trois, quatre, cinq, six fois, parce que les cerises n’arrivent pas à maturité toutes en même temps. On se prend la flotte et là, il y a des gens qui arrivent et ça qui font 60 ou 70 kilos hein, on ne revient pas du marché avec ses poireaux et ses carottes. C’est 70 kilos sur le dos, c’est détrempé et c’est super pentu. C’est une somme de boulot monstrueux et ça, c’est juste pour ramener les cerises. Après il faut les trier, après il faut les processer. Tout ce que ces gens mettent dans leur travail est remarquable. C’est pour ça que le travail que fait Christophe de valoriser le travail de ces gens-là, il est remarquable.”

“Mon souci furieux, c’est d’être à la hauteur de tout ça, de tous ces gens qui font des boulots dingues pour notre plaisir. Il ne faut pas trahir ça.”

Jacques Chambrillon : “Ça revient en miroir du produit qui n’est pas non plus n’importe quoi et qui mérite un bon photographe avec du bon matériel, passionné. Et donc ouais, c’est très important pour moi. Je pense que c’est aussi ce qui nous manquait au début, un médium qui nous permet de transmettre un peu tout ce qu’on percevait là-bas, toutes les émotions qu’on pouvait avoir. Il n’y a rien de mieux qu’une photo en fait.”

Fabrice Leseigneur : “On pourrait avoir envie de faire de la photo de cartes postales juste comme ça. Très documentaire. Les paysages sont magnifiques, mais moi, j’essaie toujours de mettre le plus d’humains. Leurs gestes, leurs postures, leurs attitudes, même en ne faisant rien. Un truc, un visage. Je travaille toujours avec des très courtes focales, donc toujours en immersion. Le plus long, moi je suis au 50 mm donc je suis au 35, au 28, au 21. Ce qui m’oblige à être au milieu des gens. C’est super important. Sinon je reste en haut du 4×4 avec un trépied, un 300 mm et voilà. Je fais des photos comme les gens qui vont à Thoiry photographier les lions depuis l’intérieur de la voiture. Et ça, c’est pas intéressant du tout. J’espère que ça, ça se ressent auprès des gens à qui on montre les photos.”

“Après, c’est vrai qu’en fait, je suis avec eux au milieu d’eux et j’essaie de prendre la température au maximum de ce qui se passe. Il peut y avoir des tensions, ça peut mal se passer, les gens bossent. Alors moi, j’ai un appareil photo, je bosse aussi, mais c’est quand même beaucoup moins physiquement impliquant que de se trimballer, comme je te disais, avec les sacs de café de 70 kilos sur le dos, c’est quand même pas tout à fait la même chose. Et si je suis à la hauteur de ça, je suis super content. Mais alors, c’est pas du tout à moi d’en parler, ce sont les autres qui en parlent le mieux. Cette immersion et ces moments que j’essaye de restituer le plus fidèlement possible.”

Un membre de la famille Terres de Café

Christophe : “Avec Fabrice, ça fait maintenant sept ans qu’on voyage ensemble, qu’on se voit en dehors des voyages. On a une collaboration tout au long de l’année. D’ailleurs, on ne fait pas que des voyages. Et puis c’est simple. Moi, j’ai envie de travailler avec des gens avec qui j’ai envie d’aller dîner le soir. On vient en famille quoi. Et maintenant, c’est naturel, on rigole. On fait notre boulot, mais on rigole. Quand je retourne dans les fermes où on a filmé, on a fait des reportages, etc. et que Fabrice n’est pas là, on me demande toujours de ses nouvelles, toujours, toujours, toujours. C’est-à-dire qu’il fait partie de la famille, Terres de café.”

Fabrice Leseigneur : “J’ai l’impression d’avoir par mes images un engagement, mais quasiment politique, comme si on avait écrit un manifeste et qu’on s’engage par ce qu’on sait faire, à vrai dire. Chacun a son petit talent. Si on réussit à montrer de belles images, de bien montrer à d’autres, c’est bien. Mais, finalement, je crois qu’on fait quelque chose de plus large et plus profond que ça. On tend vers des choses politiques qui nous rassemblent et font que ça se passe mieux dans ces filières-là. Et puis pour qu’on change d’attitude foncièrement, commercialement et dans nos habitudes de consommation.”

Christophe : “On essaie vraiment de mettre en valeur ce qu’on voit. Je mets en valeur le café effectivement, mais aussi on met en valeur les gens et ça, c’est un truc vrai. Et ça, c’est un truc que ne peut pas nous enlever l’industrie, j’ai envie de dire.”