Crédit photo : Fabrice Leseigneur
Crédit photo : Fabrice Leseigneur

Amazonie ou désert : les utopies équatoriennes (Équateur, 2021) – À l’origine, épisode 11


À la fin de l’année 2021, Christophe Servell part en Équateur et découvre deux projets hors du commun.

D’abord, les deux fermes La Josefina et La Majorelle, tenues par la famille Andrade, en plein cœur de la forêt amazonienne.

Puis, le projet fou du français Arnaud Causse de faire pousser du café en plein désert, avec Las Terrazas del Pisque. La preuve que rien n’est impossible et qu’il n’existe pas une manière de produire du café durablement, mais plusieurs.

Des projets “d’utopistes”, comme Christophe les appelle, et dont on vous propose de faire la connaissance dans l’épisode 11 d’À l’origine.

La découverte du projet Amazalia

“Il y a plein de pays caféiers dans lesquels je ne suis pas allé. La liste est encore longue et heureusement parce que je ne suis pas si vieux que ça. Donc, j’ai un peu de temps encore pour découvrir ces pays-là et toutes les surprises qu’on peut avoir en pays caféiers.”

“En plein covid, au début, vraiment, on ne pouvait pas voyager. J’ai acheté des cafés, j’ai dégusté des cafés, on faisait du sourcing à Paris en fait, donc on recevait des cafés, et j’ai reçu des cafés d’un projet qui s’appelle Amazalia en Equateur, donc en Amazonie. Deux fermes, la Majorelle et la Josefina. J’ai reçu ces cafés, on est tous tombés amoureux, on a reçu les cafés, on les a torréfiés, c’est des cafés à la framboise, au citron. C’est magnifique. Et je n’avais qu’une idée, c’était d’aller voir cette ferme. Parce qu’une ferme en Amazonie, je n’avais jamais fait. Je me demandais bien à quoi ça pouvait ressembler et je voulais rencontrer ces gens. On a eu les premières productions et c’étaient déjà de grands crus. C’étaient vraiment de très grands cafés, leur première année de prod.”

“Le projet Amazalia est intéressant au-delà du fait qu’ils font de l’ultra qualité. C’est un couple qui a fait ça. Un banquier, il est toujours banquier d’affaires, même s’il aimerait bien arrêter mais il ne vit pas de son café, loin de là. Il n’est pas loin du point d’équilibre, donc ça, c’est bien. Ils ont choisi une destination en Amazonie, ils sont amoureux de l’Amazonie et ils se sont dit “on va y faire du café, on va monter un modèle rentable, on achète une ancienne ferme à bœufs”. Il n’y avait rien, que les terres, il n’y avait pas de ferme, ils ont tout construit. Et, puis si tout ça marche, on va entraîner les agriculteurs un peu à la peine là-bas, souvent, ils font de l’élevage d’ailleurs, dans cette industrie-là, dans cette agriculture-là.”

“Donc ils sont partis de zéro, ils ont mis toutes leurs économies, tout ce qu’ils avaient, ils ont fait leur première ferme, Josefina. Le frère de Leopoldo, a craqué. Il a fait sa petite ferme qui s’appelle Majorelle, en hommage au Jardin Majorelle de Marrakech. Donc, on est là sur un projet qui est à la fois ultra-qualitatif puisque vous avez bien compris que pour que ce soit rentable, il fallait que ce soit qualitatif. Et, il y a un volet social où ces gens-là se sont dit, on va entraîner les locaux avec nous pour consolider des volumes et et les faire partir de cette aventure.”

“L’autre chose très intéressante que j’ai comprise une fois sur place, c’est que là où ils ont construit leur ferme, ç’avait déjà été en partie déforesté . Pour mettre le bétail, en fait. Et que leur objectif, c’était de ne pas couper un autre arbre. Là, on est sur du défensif, c’est-à-dire on investit un lieu, on plante nos caféiers là où c’est déboisé. On ne peut pas faire de la culture de café sous ombrage en Amazonie parce que c’est bien trop humide. Par contre, dans sa stratégie, on peut dire j’investis un lieu pour qu’on arrête de déboiser.”

Devenir digne de mettre les cafés d’Amazalia sur le marché

“Les gens sont étonnants. C’est-à-dire que moi, j’ai eu le droit à un accueil… Donc il y a Leopoldo qui est celui qui a initié tout ça et qui dirige tout ça. Le mec a un rythme de vie, c’est fou, quoi. La semaine, il est banquier d’affaires et il prend sa voiture, il y a trois heures de route, il met ses bottes, sa machette et son chapeau, et boum, il devient fermier. Et vraiment, il y va. Il rentre le soir et le lendemain, il bosse. Il avait pris des vacances quand je suis venu pour m’accueillir. Il y a des managers qui sont très compétents, mais le mec qui est là, il est dans sa ferme. Sa femme le soutient. Elle est passionnée. Elle, elle est juriste. Elle travaille pour des associations non gouvernementales sur l’éducation. Donc c’est des gens cultivés, elle l’aide de tout ce qu’elle peut aussi. C’est elle qui a fait toute la ferme. C’est-à-dire que la construction de la ferme, elle l’a chapeauté, toute la déco.”

“On a passé six jours, six jours entiers à tout voir. Essayer de comprendre tout. Créer des liens avec la famille aussi, c’est important. Bon, ç’a pas été compliqué, ces gens sont vraiment charmants. J’étais avec mon fils de quinze ans histoire de lui faire découvrir un peu le truc et bon, j’ai bien compris qu’au bout d’un moment le café, c’était bien, mais qu’il avait envie de changer de paysage. Mais c’était quand même sympa parce qu’il a vu une famille justement qui œuvre dans le même sens sur un projet, donc ça, c’est très intéressant. Et puis moi, ce qui m’intéressait là-bas, là, j’étais parti tout seul avec mon fils, donc on n’avait pas de caméra, on n’avait rien, c’était d’initier justement des projets avec eux, d’aller plus loin. Moi avec eux, je veux faire des cafés de concours. Et l’autre truc aussi, c’est que je voulais, pour qu’on puisse travailler avec eux, développer des choses derrière, je voulais qu’on ait une exclusivité Europe avec eux. Donc, c’était aussi de faire admettre à la famille qu’on était assez digne pour les représenter seuls en Europe. C’est quand même un truc pour eux.”

“Donc ça s’est bien passé parce qu’on s’est engagés sur des volumes, ils ont cru dans le projet Terre de Cafés, je leur ai parlé de notre marché, je leur ai fait mieux comprendre le marché. On a beaucoup discuté et lorsque je leur ai dit qu’on avait absolument besoin de café nature, je pense que là, ils ont dit que je savais de quoi je parlais. L’impression que j’ai eu, c’était ça et que j’étais aussi un metteur sur le marché. Et ça, je tiens à ça. C’est super important pour les fermes. Et là, leur cœur a balancé. Donc, on doit y retourner avec, faire des films, faire de la promotion, vraiment lancer et ça… travailler à fond le marketing d’une ferme et lancer des projets, on se rend compte aujourd’hui que c’est vraiment valable quand on a un peu les coudées franches et qu’on est seuls à le faire.”

Dans le vert de l’Amazonie, les cafés fins

“Du coup, on arrive, on est dans l’Amazonie quoi, quand même. On quitte la route, on est dans dans la forêt quoi. On est loin, loin de la ville. C’est un peu l’inverse des fermes en bord de ville qui sont grignotées un peu chaque jour. Là, on est loin, loin de tout et on le sent.”

“On est sur les pentes d’un volcan en activité. Donc la première nuit, j’ai été réveillé. Le sol tremblait. Alors ce n’était pas un tremblement de terre, mais c’était juste une sortie de gaz. Et là, on comprend ce que c’est que la puissance d’un volcan. C’est flippant parce qu’il y a du bruit. J’étais avec mon fils aîné, on était tous les deux. On a eu peur tous les deux.”

“Cette beauté de l’Amazonie avec ses clairières et ses caféiers à l’intérieur après la rosée du matin, il fait froid, mais c’est d’une beauté incomparable. J’en ai vu des beautés dans les pays producteurs. Celle-ci, elle est encore différente. C’est juste magnifique, et c’est vert fluorescent. Tout est vert fluorescent. C’est unique.”

“Je ne sais pas si on peut faire autre chose que du café, d’ailleurs, dans cette région-là. On est à 2000 mètres d’altitude. Voilà. Les caféiers, par contre, sont heureux. Il faut faire très attention, il faut les soigner. On ne peut pas être tout en bio, ce n’est pas possible, y a trop d’humidité. Mais le pari qu’a fait la famille Andrade d’introduire des caféiers, de faire des cafés de qualité, ça, c’est un pari qui est gagné. Et le profil de ces cafés-là, c’est assez unique. Ça me fait un peu penser aux profils des cafés du Chiapas de haute altitude, de très haute altitude.”

“C’est des cafés extrêmement fins, extrêmement cleans parce que le process est très très bien dirigé. Mais comme on est dans les régions froides, on a des cafés qui sont fermés. D’ailleurs, c’est intéressant, c’est des cafés qu’on découvre, qui en général refroidissent très bien. On juge un grand café, quand on cuppe un café, à la manière dont il refroidit et en général, ils refroidissent très bien parce qu’ils sont très fermés et ce sont des cafés… Parfois, on est obligés d’attendre, on les reçoit, ils viennent, donc ils ont trois mois ou quatre mois. Ils ont été récoltés il y a trois ou quatre mois, et on est obligés d’attendre encore deux mois, trois mois pour avoir vraiment toute l’envergure aromatique du café. On va du gingembre, donc des épices jusqu’à de la citronnelle en passant par du fruit rouge, on peut avoir de la bergamote. Voilà. On est dans le monde des grands grands cafés sur le style du raffinement.”

La ferme en plein désert d’Arnaud Causse

“L’Équateur, pour moi, c’était une idée fixe depuis longtemps. Un des premiers cafés de spécialité que j’ai achetés., quand il n’y ait pas grand-chose sur le marché, c’était une ferme qui s’appelle Las Tolas, de quelqu’un qui s’appelle Arnaud Causse, qui est français.”

“Arnaud Causse, on se croise depuis dix ans. J’ai acheté son café il y a dix ans et j’entends parler de lui… Et quand je lui ai envoyé un WhatsApp pour lui dire “Je viens en Équateur, est-ce que tu veux qu’on se rencontre ? Est-ce que tu es dispo ?”, la réponse que j’ai eue c’est “ben ça fait un moment que j’attends que tu m’appelles hein”. Je savais que c’était un vieux de la vieille du café qui avait fait des milliards de choses, mais alors, je n’avais pas idée du personnage et de toute l’étendue de son savoir, de ses projets. Ce type est un grand monsieur du café, mais c’est encore un adolescent. J’ai passé des moments avec lui inoubliables.”

“Je l’ai vu, on s’est serré la main. Salut ! J’avais l’impression de le connaître depuis dix ans. Ça fait dix ans que j’entends parler de lui, mais vraiment, c’était d’une simplicité, il est très accueillant. Sa femme aussi, qui est équatorienne. Il a sorti le jambon, ça fait plaisir. Un peu de jambon en Amérique du Sud, une bière et puis c’était parti quoi. Voilà, c’était parti et on est parti directement à Terrazas del Pisque. C’est-à-dire que je n’avais pas très envie de rester dans la capitale. Lui non plus. On est partis, on a fait la route de nuit. On est arrivés à Terrazas del Pisque la nuit et je me suis réveillé au milieu du désert, mais dans une ferme productive.”

“C’est merveilleux. Il y a les grands palmiers qui sont là depuis longtemps, et puis tout autour, il y a des caféiers. Et en fait, ce projet-là, ce qu’a fait Arnaud, là, c’est qu’il est parti d’un désert pour faire une ferme productive. Et syntropique. Syntropique, c’est qu’en fait tous les résidus de taille des caféiers servent à faire de l’humus en fait. Mais on se rend compte lorsqu’on sort de sa ferme, qu’on monte le long de son système d’irrigation, donc on va se mettre 50 mètres au-dessus ou 100 mètres au-dessus, donc on grimpe assez, donc là, on voit et là, on voit le désert, la montagne désertique, et au milieu une tache verte et c’est sa ferme.”

“Donc en fait, on a créé une ferme en plein désert et c’est une ferme qui produit et qui fait des très beaux cafés, où il y a trois niveaux de canopée. On ne fait pas que du café, tout est bien pensé, on fait de la polyculture, on fait des légumes, des fleurs, du miel. Et c’est là on se rend compte que la nature, déjà, c’est résilient et c’est généreux. Il ne faut pas l’abîmer, il faut lui donner de l’eau en gros. Mais il y a de la ressource. Ça donne aussi de l’espoir par rapport à ce qui se passe aujourd’hui avec le climat.”

“J’ai jamais vu ça. Alors franchement, il faut être un peu… il faut être Arnaud pour faire ça. Parce que déjà, il faut trois ou quatre ans avant que ce soit productif, sans aucun gage de résultats. Je n’ai jamais vu ça.”

Les visionnaires caféiculteurs équatoriens

“Une vision comme celle d’Arnaud, oui, forcément, ça influence. C’est-à-dire que ça va encore plus loin que moi ce que je conçois de l’agriculture caféière, ça va encore plus loin que ce que je conçois de la durabilité, du respect environnemental, du respect social aussi. Parce que tout le monde est très bien payé chez Arnaud, ça se sent, ça se voit d’ailleurs. Les gens sont biens. Donc oui, c’est encore un degré au-dessus de ce que moi j’avais vu et de ce que moi je pouvais imaginer. Mais ça, j’ai envie de dire, c’est des projets d’homme unique. Jamais je ne me lancerai là-dedans. Et je laisse à ceux qui savent faire le soin de bien faire les choses. Mais ces projets-là, c’est porté par des hommes qui sont uniques, un peu fous.”

“Arnaud, c’est tout ça. C’est un grand adolescent. Un soir, on était tous les trois dans sa maison, enfin tous les deux parce que mon fils s’était exilé dans sa chambre. Il y avait du réseau, donc il était sur son téléphone, et tous les deux on a commencé à discuter. Il a sorti une bouteille de rouge et il me mettait tous les morceaux punk rock de notre jeunesse en fait, des années 90. Et il s’arrêtait plus. C’était un môme quoi. C’était un adolescent, il est encore rebelle, il n’aime pas l’injustice et voilà, c’est encore un utopiste. En fait, ça c’est des projets d’utopiste. Voilà. Moi, je ne suis plus un utopiste depuis bien longtemps. Lui, il l’est encore. Mais il faut être utopiste pour faire des projets comme ça. Et puis il faut une énergie. Et puis il faut savoir convaincre des gens que ça ne coûte pas rien ce genre de truc, et lui, c’est tout ça, c’est tout ça à la fois.”

“Des gens comme Arnaud, ça entretient la passion, ça donne envie d’aller plus loin, ça donne envie déjà de lui acheter du café, de supporter son projet, ça donne envie d’écrire des livres, ça donne envie. Ç’aurait été génial qu’il soit avec nous aujourd’hui, ça donne envie quoi. Bien sûr, ça donne envie. Et il est un peu plus âgé que moi, Arnaud et il a une patate d’enfer et ça, ça donne espoir aussi.”

“On a fait la Ruta del Café, l’ancienne route du café. Les paysages sont sublimes et dès qu’on se retrouve sur des pistes, la magie opère. C’est différent. On est loin et c’est vraiment un des meilleurs moments de ce voyage. J’avais bien envie de voir Las Tolas puisque c’est un des premiers cafés de spécialité qu’on a acheté. Il m’a dit “Bon, je te préviens, on sort encore des jolis cafés, mais c’est plus ce que c’était”. Il me dit “c’est plus ce que c’était parce qu’avant c’était très ensoleillé et là ça fait trois ans qu’il pleut tous les jours”, donc forcément le café, c’est pas terrible.”

“Donc on y va et effectivement, on arrive. Et bien, on a une plantation sous la pluie avec des fruits qui ont du mal à arriver à maturité et c’est vrai qu’il y a une tristesse. On va dans un endroit sublime pour dormir qui est une espèce de petite ferme en bois sur pilotis où on ne voyait rien parce que c’était dans le brouillard et dans les nuages. Donc c’est vrai que lorsque je suis arrivé là-bas, le sentiment que j’ai eu et qu’on a eu avec mon fils d’ailleurs, c’est vivement demain qu’on s’en aille. C’était triste quoi, C’était triste. Et c’est la première fois où je voyais avec tant d’évidence le résultat du réchauffement climatique, du changement climatique. Là, c’était frappant. C’est-à-dire que Las Tolas, il pleut. On a commencé par couper les arbres pour que les caféiers soient plus ensoleillés quand il y avait des rayons de soleil. Ensuite, on va traiter un peu plus. Et puis là, ils en sont à imaginer un système de serres pour continuer à cultiver. Donc, c’est vraiment des victimes climatiques.”

“Voilà, donc il y a encore une petite équipe, on a l’impression d’être au bout du monde sur un nuage, et ce n’est pas, c’est pas très gai. Ceci étant dit, il y a du café qui sort, beaucoup moins qu’avant et ce qui sort, mais comme c’est bien processé derrière, c’est un café absolument digne.”

“J’ai vu des gens qui ont la foi et j’ai vu des gens qui font du café là où il n’y avait vraiment pas de café, qui font des choses de qualité et qui ont un sens. C’est-à-dire que mettre du café en plaine au Brésil, ça n’a pas de sens, pour faire de l’argent et tout défoncer, ça n’a pas de sens. Là, ce sont des projets qui ont du sens, mais effectivement, c’est le métier qui continue d’évoluer. C’est encore des nouveaux projets étonnants, incroyables, portés par des gens géniaux. C’est pas du reset, mais ça donne déjà foi en ce qu’on fait. Et ça continue de porter la passion. Et puis ça conforte le fait qu’il y a des gens extraordinaires partout, tous ces gens-là qu’on rencontre, qui sont portés par la foi, non pas religieuse, mais mais dans le café, ça entretient justement la flamme.”