Front de déforestation sur l’île de Bornéo - Crédit photo : Shuttherstock
Front de déforestation sur l’île de Bornéo – Crédit photo : Shuttherstock

Lutter contre la déforestation : un enjeu majeur pour la filière café ?

Laure d’Astorg est Directrice de l’Alliance pour la Préservation des Forêts, un collectif d’entreprises qui se sont fédérées pour atteindre plus efficacement et plus rapidement l’objectif zéro déforestation et contribuer positivement à la lutte contre le dérèglement climatique.

Cet objectif est en passe de devenir une obligation légale pour les entreprises européennes d’ici à 2024 et concerne tous les acteurs de la filière café.

Bonjour Laure, pourrais-tu nous présenter l’Alliance pour la Préservation des Forêts ?

L’Alliance pour la Préservation des Forêts est un collectif réunissant des entreprises, de toutes tailles et de tous secteurs, désireuses de se mobiliser sur l’enjeu de la lutte contre la déforestation, une des principales causes du dérèglement climatique.

Ces entreprises se sont engagées à utiliser des matières premières durables, traçables et respectueuses des écosystèmes dans leurs chaînes d’approvisionnement.

En rejoignant notre collectif, elles vont au-delà de leurs propres chaînes pour s’inscrire en tête de proue d’un mouvement global visant à stopper la déforestation importée.

Laure d'Astorg, Directrice de l’Alliance pour la Préservation des Forêts
Laure d’Astorg, Directrice de l’Alliance pour la Préservation des Forêts

Qu’est-ce que la « déforestation importée » et quels en sont les enjeux ?

C’est un terme communément utilisé par l’ensemble des acteurs concernés : secteur privé, pouvoirs publics, société civile… et qui fait aujourd’hui l’objet de politiques publiques ambitieuses et parfois même contraignantes en France et en Europe.

La déforestation importée fait référence à l’importation de matières premières ou de produits transformés dont la production a contribué, directement ou indirectement, à la déforestation ou à la dégradation des forêts voire à la conversion d’écosystèmes naturels en dehors du territoire national.

L’agriculture étant responsable de 80 % de la déforestation mondiale, ce sont évidemment les matières premières agricoles qui sont les premières concernées par les politiques publiques mises en place pour stopper ce phénomène. Le café, tout comme le soja, le bœuf, le cacao, l’huile de palme… en fait ainsi partie.

Que prévoit la règlementation à ce sujet ?

Suivant la mouvance de plusieurs pays européens ayant légiféré sur le sujet ces dernières années, notamment la France, pionnière, en 2018, l’Union européenne discute actuellement d’une règlementation qui pourrait être adoptée d’ici à la fin de l’année 2022.

Cette règlementation européenne contre la déforestation importée prévoit des règles obligatoires en matière de « diligence raisonnée » pour les opérateurs qui mettent sur le marché de l’UE des produits de base spécifiques associés à la déforestation et à la dégradation des forêts, comme peut l’être le café.

Son objectif est de garantir que seuls des produits légaux, conformément à la législation en vigueur du pays d’origine, et « zéro déforestation », sont autorisés sur le marché de l’UE.

Un bon point pour encore plus de traçabilité ?

Oui, parce que les opérateurs seront tenus de collecter les coordonnées géographiques des terres sur lesquelles les produits de base qu’ils mettent sur le marché ont été produits.

De plus, un système de classification des pays d’origine en fonction du risque de déforestation sera établi avec des droits de diligence raisonnée simplifiés pour les produits provenant de zones à faible risque et un contrôle renforcé pour ceux qui proviennent de zones à haut risque.

Cela va concerner toutes les entreprises, importatrices comme commerçantes, et de toutes tailles. La mise en œuvre de cette réglementation est prévue en 2024. Autant dire demain… Il est indispensable de s’y préparer au mieux et dès maintenant et l’Alliance accompagne les entreprises en cela.

Éléphant de Bornéo dans une plantation, à Sabah en Malaisie – Crédit photo : Alain Rival, CIRAD

Quelle est la gravité du problème de la déforestation ?

Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, ce sont 420 millions d’hectares de forêts qui ont été déforestés de 1990 à 2020, soit l’équivalent de la superficie de l’Union européenne. 

La déforestation a de graves conséquences, tant pour les populations autochtones, la biodiversité et la lutte contre le changement climatique. Les forêts produisent non seulement de l’oxygène, mais captent également le CO2 et sont indispensables au cycle de l’eau. 

Or, face à l’ampleur de la déforestation et au recul de la biodiversité, les entreprises sont en même temps responsables et victimes. Responsables en augmentant la production de commodités agricoles pour servir l’exportation. Victimes, car cela les prive de matières premières et les freine dans leur capacité d’innovation. 

Les acteurs de la filière café sont peut-être les premiers à percevoir aujourd’hui les effets dévastateurs du changement climatique. La hausse des températures et la modification des précipitations sont déjà constatées dans certaines régions et réduisent considérablement les zones adaptées à la culture du café.

Selon une étude du World Coffee Research, les zones disponibles pour la culture de l’arabica pourraient diminuer de 50 % d’ici à 2050 par rapport à 2000.
Il est donc urgent de passer d’un modèle « business as usual » à un modèle de vigilance. C’est dans notre intérêt d’entreprises responsables.

Comment l’Alliance pour la Préservation des Forêts contribue-t-elle à cette lutte contre la déforestation ?

Nous y contribuons de plusieurs façons. On aide d’abord les entreprises à progresser dans leur politique d’achats en vue d’atteindre l’objectif zéro déforestation.

À cet effet, l’Alliance a développé des outils et une offre de services pour qu’elles évaluent leur « empreinte déforestation » afin de la réduire. L’Alliance, c’est aussi une plateforme d’échanges entre entreprises dont le niveau de maturité sur le sujet va du débutant au « front runner » et qui peuvent ainsi s’inspirer ou s’épauler les unes les autres. 

Auprès des pouvoirs publics, notre collectif porte la voix d’un secteur privé engagé, qui soutient les mesures nécessaires pour répondre à l’enjeu tout en apportant notre expertise et connaissance du terrain.

Vis-à-vis de la communauté scientifique et de la société civile, l’Alliance développe des synergies permettant l’émergence d’approches pluridisciplinaires, voire de solutions innovantes. Sur tout type de questions sur l’agriculture et la conservation, sur la gestion des espaces protégés et des espaces naturels, sur les dynamiques et les changements de pratiques agricoles forestières

Du côté des consommateurs enfin, nous faisons part des efforts que nos entreprises membres réalisent pour s’assurer de la durabilité de leurs matières premières et promouvoir leurs marques tout au long de l’année et à de multiples événements.

Pourquoi un torréfacteur, un importateur, un barista ou un propriétaire de coffee-shops aurait-il intérêt à adhérer à l’Alliance  ?

Par devoir d’exemplarité. Les acteurs de la filière café sont déjà confrontés aux effets dévastateurs du changement climatique, ils en sont les premiers témoins et vont devoir s’adapter pour assurer la pérennité de leur activité.

Celle-ci passera nécessairement par des politiques d’achats basées sur des exigences de qualité, de traçabilité et de durabilité. En cela, l’Alliance peut les aider. 

Belco, Coutume, les Cafés Boc et Terres de Café ont d’ailleurs récemment rejoint les rangs de l’Alliance et nous espérons que d’autres acteurs du café leur emboîteront le pas !