Antoine Nétien et Edwin Nyaega
Antoine Nétien et Edwin Nyaega

Antoine Nétien à la recherche des nouveaux cafés kényans8 minutes de lecture

Autrefois, les cafés du Kenya, acides et fruités, étaient le visage du café de spécialité. Mais, avec un volume à l’exportation qui ne fait que baisser d’année en année (une tendance qui devrait se poursuivre1), on les trouve de moins en moins au menu des coffee-shops.

Depuis quelques années, c’est aussi la qualité des cafés kényans et le système de production du pays qui sont remis en cause, notamment par Christopher Feran dans son article Le Kenya et le déclin du meilleur café du Monde2.

Antoine Nétien, fondateur de Coutume Café (revendu depuis) et dirigeant de Clima Coffee, s’est rendu dans le pays dernièrement, à la rencontre d’une nouvelle génération de producteurs. Il nous explique pourquoi, malgré tout ce que l’on peut lire ou entendre, les cafés du Kenya pourraient bien revenir sur le devant de la scène.

À quand remonte ton dernier voyage au Kenya ? 

Mon dernier voyage remonte au mois de mai 2021, avec l’équipe du coffee-shop suisse Mame. On est partis au Kenya avec Emi et Mathieu. Quand je voyage, j’essaie le plus souvent d’amener des torréfacteurs avec moi pour leur faire découvrir un marché, un process ou les modèles agroforestiers.

Au Kenya, le but était de rencontrer Edwin Nyaega, ou Eddy, un producteur à fond dans l’agroforesterie que je voulais revoir, et par ailleurs de visiter d’autres fermes que je ne connaissais pas encore pour faire du sourcing. C’était plutôt l’inconnu en fait, une belle aventure, car à part Eddy, je ne savais pas où j’allais mettre les pieds.

Est-ce courant au Kenya d’aller directement visiter les fermes ? 

Les acheteurs visitent les fermes, mais le marché du café au Kenya a un fonctionnement assez spécial. Il est fait d’énormes coopératives qui rassemblent, 2, 3 voir 4 000 adhérents. Tout le système de production du café y est standardisé, avec des systèmes phytosanitaires impressionnants et fait pour que les acheteurs ne passent pas par les fermes.

Toute la filière est réglementée et suivie par le gouvernement. Dès qu’un producteur kényan prend une cerise, et qu’il veut la vendre, il est représenté par un “marketing agent”. Le but du marketing agent est de vendre le plus vite possible, soit aux enchères, soit à un client direct ou un exportateur.

À quoi s’ajoute parfois quelques imprévus pour les producteurs. Certains producteurs m’ont raconté devoir payer un bakchich aux autorités locales à chaque voyage vers la station de séchage. C’est pourquoi les camions de transports sont blindés de café pour éviter de multiplier les voyages.

Comment alors acheter du café au Kenya ?

Il y a différentes manières, par le biais du producteur ou du marketing agent. Le plus souvent, les acheteurs passent directement par un exportateur où ils se retrouvent devant des tables avec des dizaines et des dizaines de cafés à goûter.

“Pour moi, il faut aussi s’intéresser à la manière dont un café est produit. Un bon café de spécialité est produit avec une philosophie de qualité totale.”

Antoine Nétien

Comme il y a aussi beaucoup de méfiance face aux acheteurs, les “marketing agents” proposent aussi d’acheter les cafés à la bourse locale. Par exemple, je discutais il y a peu de temps avec mon ami Steven, chargé du contrôle qualité pour East African Coffee Roaster, à Nairobi. Il m’expliquait qu’il voulait acheter un lot à un producteur, que le producteur était d’accord, mais que le marketing agent s’était déjà chargé de vendre ce lot à la Bourse.

Dans le même genre, quand on a voulu acheter du café lors de notre voyage, on a dû passer par une station de lavage. Même si l’on s’était montré intéressé, il fallait agir vite, car le producteur voulait vendre le plus rapidement possible et on aurait pu facilement nous doubler.

Depuis quelques années, on trouve de moins en moins de cafés kényans. Est-ce parce que leur achat est aussi réglementé ?

En effet, mais aussi parce que le gouvernement décide pour les producteurs et que la qualité a changé. Le gouvernement donne aux producteurs telle variété résistante, avec les produits chimiques à bombarder. Le résultat de ces traitements phytosanitaires, c’est que les sols sont devenus extrêmement acides et plus grand-chose n’y pousse correctement.

Les plantes sont mises sous “stéroïdes” et puis à force, ces plantes deviennent moins productives. C’est ce qui est arrivé aux SL que l’on avait planté pour leur résistance aux maladies, mais la rouille a fini par prendre le dessus.

La déforestation n’aide pas, car les arbres manquants permettent au vent de déplacer les spores de plantations en plantations.  Cela arrive aussi parfois du fait des touristes. Les personnes qui passent de plantations en plantations transportent les spores sur leurs vêtements et contaminent les plantations suivantes.

Pour cette raison, les autorités poussent à remplacer progressivement les SL par des Ruiru ou des Batian. Le problème du Batian, c’est qu’il s’agit d’une plante biannuelle avec une production faible 1 année sur 2, et d’importants besoins en nutriments. Le Batian a besoin de plus d’apport, ce qui complique encore la production.

Est-ce que tout cela est aussi valable pour le café de spécialité ?

Oui, cela faisait 6 ou 7 ans que je n’avais pas acheté de café kényan. C’est le Kenya qui m’a fait réfléchir et ce que l’on achetait chez Coutume comme café de spécialité. Une amie qui ne connaissait pas du tout le café de spécialité m’a dit un jour que mon café kényan était sympa, mais que s’il n’était pas bio, alors son café de supermarché était finalement plus clean que le mien. Et, elle avait raison.

Dans le café de spécialité, on aurait dû plus rapidement se soucier du paramètre durable et écologique du café. Aujourd’hui, la bonne nouvelle est que les produits phytosanitaires coûtent de plus en plus cher et deviennent trop chers pour les producteurs, qui finissent par en mettre moins, voire plus du tout.

Pourquoi être retourné au Kenya alors, les choses changent ?

La raison pour laquelle les cafés kényans continuent de m’intéresser, c’est que des jeunes producteurs commencent à sortir des choses plus indépendantes. Les jeunes producteurs s’aperçoivent aujourd’hui que ce qu’ils produisent peut se retrouver dans un coffee-shop cool, qu’eux aussi peuvent monter un coffee-shop dans leur plantation. 

Au Kenya, ils ont toujours eu de super bons baristas comme Martin Shabaya qui termine à la 4ème place des Championnats du Monde de Barista cette année et ces personnes changent la manière dont est vu le café en général. Sa performance était géniale. Martin travaille avec Raphaël Prime, qui a travaillé pour Dorman’s et a créé l’école African Coffee School.

Edwin Nyaega fait-il partie d’une mouvance plus responsable ?

Eddy a créé sa ferme dans la région de Kisii, en suivant le modèle agroforestier qui se développe au Kenya depuis 5 ans environ. Sa plantation est un très très beau chaos, avec des bananiers, de la goyave, des abeilles… Il a créé tout un environnement sauvage et il n’utilise que des entrants naturels. Point barre.

Mais, ce n’est pas le seul ! Du côté de Nandi, un peu plus au nord, tu as aussi beaucoup de fermes labellisées bio qui bougent en ce sens, même si les tasses ne sont pas encore au niveau.

“Antoine m’a convaincu d’aller au Kenya avec l’idée d’acheter directement à un jeune fermier encore inconnu, Edwin Nyaega. Un passionné qui veut faire de l’agroforesterie, qui comprend bien que la monoculture n’est pas une solution.

Chez lui, il y a 10 variétés différentes, des abeilles… Pour goûter le café, on a tout dépulpé à la main, on a torréfié à la poêle, au chalumeau. Et, là, on goûte : un potentiel énorme pour un café qui n’a pas été trié, pas bien séché, pas bien dépulpé ni même bien torréfié.

C’est l’histoire idéale qui n’arrive qu’une fois, et je remercie Antoine pour ça !”

Mathieu Theis, fondateur de Mama

Le truc, c’est que si tu récupères une plantation, il faut réapprendre aux arbres à se nourrir naturellement. J’ai rencontré des agronomes bio et locaux qui pour le moment ne conseillent que de mettre un peu de compost au sol et de tailler les arbres… ce n’est bien sûr pas suffisant vu l’état des sols. La culture du café au Kenya évolue vers le meilleur mais régénérer les sols est un processus long, qui va prendre plusieurs années.

Quelle part des producteurs kényans ces nouveaux producteurs représentent-ils ?

Une part vraiment minime… Les producteurs qui produisent proprement vont grandir en nombre avec la montée des prix des produits phytosanitaires, mais la plupart reproduisent le même modèle. Ils utilisent simplement d’autres variétés plus résistantes.

Alors aujourd’hui, les producteurs sont de plus en plus conscients, mais certains font un mélange des genres et mêlent produits et culture bio.

Tout cela ne fait que commencer, notamment du côté du World Coffee Research. Ils expérimentent et accompagnent les producteurs sur la sélection de variétés, mais aussi vers l’agroécologie, déjà pour contenir les effets des changements climatiques.

Les abeilles d’Edwin Nyaega, Kenya

Pourquoi le Kenya est-il un pays qui reste important pour le café de spécialité ?

Personnellement, j’aime surtout les cafés du Kenya pour l’acidité tranchante, le côté explosif et démonstratif. C’est ce que voulait le marché du café de spécialité à un moment, où il fallait des cafés très acides, qui tranchaient avec le café amer et toasté du marché traditionnel. On ne peut pas parler du Kenya sans parler des modes, qui font et défont le café de spécialité.

À côté du Kenya, j’adore le Burundi pour la diversité de ses terroirs. Tu as des collines qui proposent des cafés aux notes de fruits exotiques et puis celle d’en face qui propose des cafés aux notes caramel, aux notes de thés… mais le Kenya reste particulier. 

Aujourd’hui, on parle beaucoup des fermentations, avec l’anaérobie. Ce que je trouve intéressant, parce que le producteur de café devient l’artisan vigneron. D’ailleurs, les cafés que Mathieu a sélectionnés pour Mame au Kenya sont de très beaux cafés basés sur ces nouvelles expériences de fermentation.

Le café fait-il partie de la culture locale, au Kenya ?

Le Kenya est culturellement d’abord une nation de thé, cela n’a rien à voir avec l’Ethiopie par exemple. La plupart des gens boivent plutôt des cafés instantanés. Mais, avec l’explosion des coffee-shops que tu retrouves dans toute l’Afrique, ça change même si ce n’est toujours pas un produit que les gens vont boire tous les matins. Le dynamisme est croissant et la qualité du café kényan en profite. Avec les coffee-shops,  le producteur sait où termine son café, il est de fait plus enclin à rechercher la qualité.

Le futur du café au Kenya va passer par la diversification des plantations. Un producteur qui fait 1 ou 1,5 hectare de café de spécialité, mais à côté produit des avocats, des bananes, des noix de macadamia… et bien il assure aussi des revenus en dehors du café.

Où trouver de bons cafés kényans aujourd’hui ?

Il faut aller sur place (rires) ! La question, pour moi, est plutôt ce qu’est un bon café kényan. Est-ce que c’est le café kényan classique, très acide ? Un café bien produit, de manière éthique ?

Pour de bons cafés du Kenya, tu peux aller chez Mame, chez Five Elephant ou Coffee Collective qui achète toujours aux mêmes endroits depuis des années. Mais, tout dépend des opinions. Pour moi, il faut aussi s’intéresser à la manière dont un café est produit. Un bon café de spécialité est produit avec une philosophie de qualité totale.

Aujourd’hui, les cafés bios au Kenya ne sont qu’au début de leur aventure vers des cafés de spécialités de haut niveau. Pour retrouver des excellents cafés du Kenya et des cafés durables, il faut être patient aujourd’hui pour en profiter demain. C’est aussi aux torréfacteurs de penser à ce que lorsqu’ils achètent le café d’un producteur, d’une année sur l’autre, ils supportent le projet de ce producteur en plus de la qualité du café.

Sources
1 : News de Perfect Daily Grind 04/02/2022
2 : Christophe Feran, Kenya and “the decline of the world’s greatest coffee”, 25/12/2021